De Goya
Ring the bells that still can ring
Forget your perfect offering
There is a crack, a crack in everything
That’s how the light gets in.
– Leonard Cohen, Anthem
Rien n’habille la maja de Goya. Elle est complètement dévêtue, pas même ornée d’un quelconque bijou. On suppose d’ailleurs que cette Madrilène allongée est le premier nu profane de l’art moderne occidental. Ni déesse, ni figure mythologique, elle est seule à porter la lumière frontale, éclatante sur son buste et ses bras.
Aucun chérubin ne lui tend de miroir. Aucun dieu ne la convoite. À l’aube du XIXe siècle, un artiste espagnol a délaissé la cour pour peindre une femme surgie de l’ombre, sa maîtresse ou celle de son mécène, nul ne saurait l’affirmer avec certitude. Simple, humaine, vulnérable, impudique, la maja frontale n’a d’immortelle que son image.
Si la lumière sied aussi bellement à la Maja desnuda, n’est-ce pas grâce à l’obscurité feutrée du cabinet, à l’étoffe sombre du récamier, sur laquelle la blancheur des draps et de la peau se découpe ? Goya, en digne descendant du Caravage et de Vélasquez, affectionnait le clair-obscur, ce dialogue incessant entre l’éclat et le néant.
Les Italiens le nomment depuis la Renaissance chiaroscuro, en un mot, sans trait d’union. Sur le papier comme sur la rétine, aucune barrière ne saurait délimiter franchement les zones d’ombre et de lumière. Les deux extrêmes se diffusent continuellement pour se rejoindre partout dans le champ visuel, dans ce qu’on appelle la réalité. L’humain est quelque part au milieu, comme la maja dénudée, au carrefour des archétypes de la déesse éthérée et de la prostituée avilie.
Désorientés, les tribunaux ont considéré la Maja desnuda comme un vulgaire affront à la pudeur, avant d’être éclairés et d’exonérer Francisco de Goya en reconnaissant dans le tableau confisqué un hommage à la Vénus de Diego Vélasquez.
« Il y a une brèche en toute chose, c’est ainsi que la lumière passe », chantait Leonard Cohen. Un rai de lumière, un jour, a percé les ténèbres de l’Inquisition espagnole. Un autre a franchi les grilles d’un asile d’aliénés pour laisser Goya tracer les contours des fous à moitié nus, contorsionnés dans des poses improbables, fantasques, désœuvrés, torturés.
Le peintre n’était pas muni que de pinceaux. Goya semblait savoir manier admirablement le scalpel, celui qui dissèque les couches du réel et pratique des fentes dans l’obscurité opaque. Il invitait une lueur à percer un mystère, à embrasser une vision cauchemardesque, à éclairer l’armée de Napoléon fusillant les insurgés du 3 mai 1808.
Lorsque Goya est devenu sourd et malade, il a fui Madrid pour s’installer dans un domaine situé sur une colline de Carabanchel. Sur les murs intérieurs blancs de la Quinta del Sordo, figuraient les peintures noires de l’artiste : Deux vieillards mangeant de la soupe, Saturne dévorant un de ses fils, Judith et Holopherne, Le Sabbat des sorcières…
Ces images troublantes en clair-obscur révèlent les profondeurs d’une psychée enfermée dans le silence, hantée à la fois par les mythes et le réel, parfaitement humaine. Les spectres du subconscient et de l’histoire, comme le corps mortel et faillible de la maja dénudée, ne sont finalement que des offrandes imparfaites et sublimes.
Un artiste sourd et exilé sonne le glas et proclame secrètement que dans l’obscurité la plus profonde, la clarté se fraie un chemin.


