De l’argent
Je ne peux m’empêcher d’esquisser un léger sourire lorsque, en parcourant le Journal de Montréal, je tourne la page de la section « Argent ». À chaque fois, je note que c’est le seul quotidien désignant ainsi le cahier traitant de la sphère économique. Les autres journaux préfèrent le titre « Affaires », sérieux et abstrait. They mean business, ce qui ne les empêche toutefois pas de vulgariser des conseils financiers au lecteur moyen. « Monique et Gaston ont engrangé un million dans leurs REER. Peuvent-ils se permettre de construire une cabane à moineaux, dans le contexte économique actuel ? » OK, boomers.
Dans un quotidien destiné au grand public, le titre « Argent », lui, laisse entendre qu’on va parler, justement, des « vraies affaires » pratiques, de celles qu’on peut quantifier aisément en billets de banque. Les informations seront aussi faciles à comprendre que les pages du tabloïd à tourner. Les transactions seront abondamment illustrées, tout comme la trajectoire des fonds publics.
Toutefois, je crois qu’un véritable journal du peuple se devrait de considérer les choses encore plus concrètement. Afin de rendre justice à l’honnête citoyen payeur de taxes, ne vaudrait-il pas mieux rebaptiser la section financière « Sous » ? Histoire de rendre les actualités économiques tangibles, chaque nouvelle serait accompagnée d’une grille de conversion. Québec annonce un investissement de deux milliards de dollars dans le secteur de l’énergie ? Indiquons l’équivalence du montant en menue monnaie : 200 milliards de cennes noires, soit 350 000 tonnes d’acier plaqué cuivre.
La prochaine fois que quiconque déclarera que « ça prend beaucoup de sous » pour mener à bien un projet, appuyons ses propos par une illustration. Ainsi, ce sont 33 piscines olympiques pleines à ras bord de sous noirs qui seront dédiées au développement éolien. Songeons qu’il faudrait à un être humain 5 300 ans, à raison de 8 heures de travail par jour, 5 jours par semaine, pour rouler toutes ces cennes noires.
Mon esprit moqueur prend un malin plaisir à narguer un peu le discours populaire et ses euphémismes quand vient le temps de parler d’argent, sujet incendiaire s’il en est un. La pruderie excessive rivalise avec l’étalage ostentatoire. Quelque part au milieu du débat, la simplification du langage essaie de nous délivrer d’un malaise sournois, hérité comme un atavisme.
Combien de fois avons-nous entendu proclamer que les Québécois n’aiment pas parler d’argent ? Cette déclaration est parfois faite avec vulgarité, dans une tentative maladroite de décomplexer le discours et de dérober brusquement une pudeur naturelle. La conclusion habituelle de ces réflexions est à portée de main, brandie maintes fois : notre culture serait traumatisée par son passé catholique.
Nous porterions encore les stigmates de l’Évangile selon Matthieu : Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. Nous serions hantés par le spectre de Séraphin Poudrier et de son destin mille fois plus malheureux que celui d’Harpagon. Notre rapace ne marie pas sa fille. Il suffoque dans le feu avec son argent et son péché.
À l’adolescence, avant de me frotter à Claude-Henri Grignon, je commençais à cerner les contours du tabou persistant. Déjà animée par un désir de propriété et de confort, j’angoissais secrètement à propos de l’argent. Je sentais la délicatesse du propos.
Je me souviens nettement d’un instant où, sachant exactement comment provoquer ma grand-mère, j’avais décidé de bulldozer le malaise. Nous étions devant la télévision, à l’écoute du Banquier, étonnant cirque alors diffusé à chaque dimanche. Alors qu’un participant salivait à l’idée de toucher 200 000 dollars, je suis passée à l’attaque en articulant une grossièreté enflée à escient : « Pfff, c’est pas beaucoup. Tout le monde a ça, 200 000 dollars. »
Trois, deux, un : la réaction, mécanique, ne s’est pas fait attendre, comme je l’avais anticipée. Indignation, exclamation, conclusion. J’avais réussi à piquer ma grand-mère que j’adorais, riant discrètement du résultat de mon vilain procédé. Et pourtant, je me sens encore un peu coupable d’avoir voulu faire choquer ma grand-mère, à l’âge de quatorze ans. Je suis toujours un peu étonnée que ma remarque insolente ait été prise au sérieux par une force de la nature, une femme pragmatique, commerçante, habituée à compter.
Je suis la cigale honteuse qui a attisé la colère d’une grande fourmi. Je m’en repens et m’en confesse.


