De Villon
Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
– François Villon
Comme bien des gens, c’est à la petite école que j’ai lu des poèmes pour la première fois. Mes enseignants, faisant preuve d’une rigueur exemplaire, nous distribuaient chaque semaine un texte à apprendre par cœur.
Après avoir récité nombre de comptines et quelques strophes de Gilles Vigneault, ma cohorte et moi avions dépassé l’âge de raison et étions fin prêtes à être introduites à la grande littérature. Notre professeur de troisième année nous distribua donc La Ballade des pendus.
Il y avait quelque chose de réjouissant d’assister à l’explication – avec moult gestes et sans avertissement – du poème de François Villon par un enseignant passionné. Celui-ci s’animait en nous indiquant comment pies et corbeaux avaient cavé les yeux des moribonds, avant de leur arracher la barbe et les sourcils.
Il y a de ces images que le mystère rend digestes. Elles ne deviennent effrayantes qu’à mesure qu’on en saisit les subtils mécanismes. Ainsi, un crucifix, d’objet familier et rassurant, acquiert peu à peu toute sa symbolique au gré des apprentissages. Ce n’est que récemment que j’ai appris comment un homme crucifié en vient réellement à expirer lorsque, exténué, il suffoque, les voies respiratoires opprimées par tout le poids de son corps. Les clous et les stigmates deviennent finalement accessoires à l’horreur de la réalité.
J’ai l’impression que c’est la connaissance des détails qui hante le plus les esprits. Si, dans Mon oncle Antoine, le croque-mort est mille fois plus terrifié des cadavres que ne l’est son neveu impassible, c’est sûrement parce qu’il sait trop bien la difficulté de coucher un corps rigide dans un cercueil trop petit.
En troisième année, comme le jeune adolescent du film, nous n’avions, pour la plupart, pas encore été confrontés à l’effrayante matérialité du déclin. L’idée de cinq, six hommes attachés, la chair dévorée et pourrie, n’avait, de mémoire, traumatisé personne.
Pour ma part, je me souviens avoir été beaucoup plus affectée par quelques textes de notre manuel de français, minutieusement adaptés à un lectorat de neuf ans et présentant une variété de maladies pouvant affecter les enfants de mon âge.
Pendant une semaine entière, ma classe et moi avions été familiarisées aux allergies sévères, aux crises d’épilepsie, à l’autisme et à la leucémie. Les textes étaient joliment illustrés. Je crois d’ailleurs pouvoir associer mes premiers épisodes de palpitations anxieuses à la lecture de ce florilège et au portrait naïf d’un garçonnet assommé par la chimiothérapie. Inutile de préciser que j’avais nettement préféré la description des pendus du bas Moyen Âge. Après tout, le châtiment des malfrats n’exerce-t-il pas une fascination millénaire ?
Dans Souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski rappelle qu’au milieu des forçats se trouvaient tout de même des caractères nobles, fleurissant dans la fange, éclaboussés par le vice sur leurs parcours tortueux. Peu s’en faut, une rixe de plus ou de moins, pour sceller le destin d’un homme.
François Villon, maraudeur, meurtrier, condamné, vagabond, véritable rolling stone originel, a traversé les époques en reléguant son titre de criminel derrière celui de poète. De la prison du Grand Châtelet aux casernes de la Sibérie, son esprit est demeuré intact, influençant au passage les couplets de Bob Dylan et de Georges Brassens.
En chemin, il se sera arrêté à la petite école pour enrichir notre vocabulaire du verbe absoudre.



Dès ma lecture des premières lignes, je me suis demandé si ce n'était pas ce poème dont plusieurs strophes finissent par "absoudre". C'est principalement ce que j'en ai retenu, trop jeune pour y voir quoi que ce soit d'autre de marquant!