D’un professeur
Voilà déjà neuf mois que mon professeur nous a quittés. Peu après son départ, une actrice que j’aime bien a écrit que son cœur trop grand avait explosé. Oserais-je l’avouer ? Dans les semaines suivantes, j’ai eu les larmes faciles. Il ne me suffisait que d’un instant trop tranquille pour que j’aie la gorge nouée et qu’une subtile brûlure enveloppe mes tempes.
Pourtant, nous nous connaissions bien peu. Depuis la sortie de l’école, je ne l’avais croisé que quelques fois. Je lui avais envoyé un mot l’an dernier, après l’avoir aperçu dans une belle scène à la télévision. Harry interprétait un parrain de la mafia déchu. C’était en mars ; je m’étais promis de lui réécrire en mai, à l’occasion de son anniversaire. On reporte aisément les communications banales devant l’éternité illusoire. Après l’envoi de ce courriel programmé et la réception de sa réponse succincte, nos chemins ne se sont plus recroisés.
Bien étrange lien que celui unissant un professeur à un étudiant. Lui, dans la lumière, moi, dans l’ombre, fondue parmi les autres. Nous buvions ses paroles et voulions tous lui plaire. Enfin, quand la lumière s’attardait sur moi, le temps de ma scène venu, je voulais être la seule un instant, graver mes lignes dans son souvenir, recevoir un regard approbateur, me démarquer. Nous étions une douzaine à ressentir exactement la même chose.
Je crois que, somme toute, il m’aimait bien. Ses directives étaient succinctes, sitôt énoncées, sitôt respectées. Il hochait la tête. Il m’avait même déjà confirmé que la pièce était bonne, que mon rôle avait brillé un soir. Il avait l’air satisfait ; cela m’avait suffi. Sa permission était la seule qui comptait vraiment ; grâce à elle, j’avais alors le droit de dire « je suis comédienne ».
Maintenant que je ne joue plus que rarement, le souvenir de son acceptation me rappelle que ces moments sur scène ont existé et qu’ils font partie de qui je suis. Le corps et la voix n’oublient pas. Il me semble parfois qu’un seul projecteur pourrait me ramener exactement dans l’état où j’étais alors, dans ce petit studio de l’université ou dans les coulisses de cette black box, où j’observais la poussière dans le jet des éclairages, éblouie de lumière.
Je garde un vif souvenir du moment où les cours se sont terminés, ce printemps-là. Après trois ans, comme il se doit, est venu le moment du dernier cours, du dernier discours. Alors que nous nous disions tous au revoir, il était ému, je l’étais également. Nous l’étions tous. Un sanglot est monté dans sa voix et je crois avoir vu une larme briller, subtilement, dans son œil.
Il avait vu tant d’étudiants défiler au fil de sa carrière. Cette conclusion ne pouvait pourtant être bien différente de toutes les autres. C’était en 2019. Il nous avait dit que notre génération est plus prudente que les précédentes et que peut-être le monde était-il plus épeurant à ce moment que quand lui-même est sorti de la même école, une quarantaine d’années plus tôt. L’ironie a voulu qu’une pandémie mondiale nous assaille peu de temps après.
Notre cohorte, où je figurais parmi les aînés, n’aura décidément pas connu la douce insouciance des années soixante-dix, à Montréal. Mes parents et mon professeur sont de la même génération, et comme toutes les générations, celle-ci porte un regard nostalgique sur sa jeunesse. Combien de fois ma mère m’a-t-elle dit que l’époque actuelle est la plus sombre qu’elle ait connue ? Je me plais à lui répondre que toutes les périodes de l’histoire ont été tumultueuses, d’une façon ou d’une autre. Les souvenirs d’une vingtaine joyeuse oblitèrent les échos de la guerre du Vietnam et les réminiscences de la crise d’Octobre.
Peut-être notre professeur avait-il simplement oublié la peur au ventre qui nous tenaille parfois, aux carrefours de l’existence, lors des moments d’incertitude accompagnant toujours les transitions. Peut-être aussi envisageait-il lui-même un changement de cap ; quelques années plus tard, il prenait sa retraite de l’enseignement.
J’ai souvent repensé à notre émotion partagée, à tous mes camarades encerclés et à son sanglot réprimé. On cherche les grands sentiments sur scène ; quand ils s’emparent de nous subrepticement dans la vie, on veut surtout y échapper. Était-ce avant ou après notre caucus prémonitoire que cette photo a été prise ? Avant d’immortaliser le moment, Harry avait précisé qu’il cadrait afin qu’on perçoive the Dome au premier plan.
Le dessus de sa tête chauve y est bel et bien mis en vedette, ainsi que deux sourcils et des yeux rieurs, fractions d’une bouille mémorable.


